« La transition énergétique devient concrète lorsqu’elle part du terrain »
Vice-président de l’Université de Bourgogne et membre du jury du label Terre d’Innovation, Tadeusz Sliwa porte un regard à la fois scientifique et territorial sur les transitions en cours. Pour lui, l’innovation ne se décrète pas depuis les grands centres de décision : elle se construit aussi au plus près des communes, à partir de solutions concrètes, mesurables et adaptées aux réalités locales. Transition énergétique, mobilité durable, données, coopération avec les syndicats d’énergie : autant de leviers qui font des territoires de véritables laboratoires d’expérimentation.
En quoi le label Terre d’Innovation permet-il, selon vous, de rapprocher les enjeux de transition énergétique des réalités concrètes des territoires ?
La force du label, c’est qu’il part du terrain. Il rend visibles et valorise des actions très concrètes : un éclairage public passé en LED, une installation photovoltaïque sur un bâtiment communal, des bornes de recharge, un réseau de chaleur.
Les habitants voient, comprennent et mesurent les effets de ces réalisations sur leur quotidien comme sur le budget communal. En tant que membre du jury depuis plusieurs années, ce qui me frappe, c’est que la transition énergétique cesse d’être un sujet réservé aux grandes métropoles ou aux seuls experts. Elle devient l’affaire d’une commune de quelques centaines d’habitants, portée par un maire et son conseil municipal.
Le label crée aussi une forme d’émulation : une commune voisine voit ce qui a été réalisé à côté, se dit que c’est atteignable, et se lance à son tour. C’est ce passage de l’objectif global au geste local qui me semble le plus précieux.
Comment les technologies peuvent-elles aider les communes, notamment rurales ou périurbaines, à mieux piloter leur consommation d’énergie, leur éclairage public ou leurs services aux habitants ?
On ne pilote bien que ce que l’on mesure. Avec les capteurs, la télégestion et les outils de suivi énergétique, une commune peut désormais savoir précisément où, quand et combien elle consomme.
Elle peut, par exemple, moduler l’intensité de l’éclairage public selon les heures et la fréquentation, ou encore détecter une dérive de consommation sur un bâtiment connecté. Ce sont des technologies devenues accessibles.
C’est un sujet qui rejoint directement mon domaine d’enseignant-chercheur : le traitement du signal et des données, plus généralement, de la mesure à la décision. L’enjeu, pour les communes rurales et périurbaines, n’est pas d’avoir la technologie la plus sophistiquée, mais une technologie sobre, fiable et facile à exploiter.
La vraie innovation consiste souvent à mettre une solution simple et robuste entre les mains de celles et ceux qui en ont besoin.
À travers votre regard universitaire, que révèle cette démarche sur la capacité des territoires à devenir des lieux d’expérimentation et d’innovation ?
Elle révèle qu’un territoire n’est pas seulement un lieu où l’on applique des solutions conçues ailleurs : il peut aussi en être le laboratoire.
Le fait que le label, né dans l’Yonne, soit aujourd’hui diffusé nationalement par la FNCCR le montre bien : une initiative locale peut devenir une référence. Cela bouscule l’idée reçue selon laquelle l’innovation descendrait nécessairement des grands centres vers les territoires. Ici, c’est l’inverse.
Du point de vue universitaire, ces territoires constituent des terrains d’expérimentation grandeur nature, avec de vrais usagers, de vraies contraintes budgétaires, de vraies données et un ancrage de terrain très fort.
Une convention a d’ailleurs été nouée entre le SDEY et l’Université de Bourgogne. Elle a notamment ouvert une collaboration avec le laboratoire DRIVE de l’ISAT.
Quel rôle peut jouer la mobilité durable dans cette interaction entre innovation technologique, transition énergétique et qualité de vie locale ?
La mobilité est sans doute le point où ces dimensions se rencontrent le plus visiblement.
Dans les territoires ruraux, la question du déplacement est centrale et souvent difficile : les distances sont réelles, et l’alternative à la voiture n’est pas toujours évidente. Le déploiement de bornes de recharge, les solutions d’autoconsommation, l’autopartage ou les nouvelles motorisations ne sont pas de simples gadgets technologiques. Ils conditionnent l’accès à l’emploi, aux services, à la santé.
La mobilité durable, dans ces territoires, est d’abord une question de qualité de vie et de lien.
C’est aussi un domaine dans lequel la recherche peut apporter beaucoup. À l’ISAT, le laboratoire DRIVE travaille précisément sur la propulsion, l’optimisation énergétique — batteries, intelligence artificielle, etc. —, les véhicules communicants et la mobilité propre. Ce sont des sujets de pointe qui, mis au service d’un territoire, prennent un sens très concret.
L’enjeu, demain, est de penser une mobilité décarbonée qui soit réellement adaptée aux réalités rurales et périurbaines.
Comment renforcer, demain, les liens entre collectivités, syndicats d’énergie, universités et acteurs économiques pour accélérer les transitions dans les territoires ?
Je crois aux dispositifs qui institutionnalisent la coopération dans la durée, plutôt qu’aux projets ponctuels.
La convention entre le SDEY et l’Université de Bourgogne en est un bon exemple : elle ne dépend pas seulement de la bonne volonté de telle ou telle personne, elle crée un cadre stable d’accès aux laboratoires et aux compétences.
Il est également important de faire dialoguer des cultures différentes. Un syndicat d’énergie raisonne en service rendu et en budget, un laboratoire en démarche scientifique, une entreprise en marché. Si l’on veut accélérer les transitions, c’est cette ingénierie du lien qu’il faut soutenir, autant que les technologies elles-mêmes.

